Réflexions sur les classes à cours multiples (CCM)


Préambule.
1.     Aperçu historique
2.     une ccm : un laboratoire de l’apprentissage de l’autonomie
3.     La gestion d’une ccm
4.     Les programmes scolaires
5.     La gestion du temps
6.     La gestion de l’espace de classe
7.     La préparation matérielle de la classe
8.     Le matériel scolaire
 
Conclusion générale.

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Préambule.
 
Avec une expérience dans le domaine de l’inspection et de l’encadrement des classes uniques et à cours multiples(CCM) qui  dépasse les 25 années, je me permets aujourd’hui et comme promu, d’aborder ce thème qui a inquiété dans le passé et qui  continue toujours  à inquiéter  presque la totalité des enseignants chargés des ccm.Je ne prétends pas apporter des solutions pré-établis ou des résolutions magiques, mais seulement et simplement  mettre à la disposition de ces enseignants un outil de travail qui les aiderait  à  gérer ces classes à cours multiples d’une manière efficace.
   Ce n’est plus un secret de constater que la majorité écrasante des professeurs des écoles primaires, particulièrement du milieu rural, considère ces classes « hors norme » ou « hors règles » ou « hors zone ».Ils se sentent donc, à tort bien sûr, peu ou pas du tout intéressés et peut être victimes d’une organisation pédagogique mal conçue de la part, surtout, des services de la planification scolaire.
   Ce  comportement a toujours soulevé des critiques quelquefois sévères de la part du Ministère de l’Education Nationale qui a chargé à maintes reprises des chercheurs de la faculté des sciences de l’éducation d’étudier ce « phénomène » et d’en tirer les conclusions.
   Parallèlement à ces recherches et aux essais écrits  de certains pédagogues relatant la question des ccm, des centaines de colloques, de réunions pédagogiques, de tables rondes, de séances de stages,  de leçons d’essai se sont tenus au niveau national et dans chaque délégation pour  but d’initier les maîtres des CCM à améliorer leur rendement en maîtrisant davantage  les procédés pédagogiques et méthodes de travail technique dans ces classes.       
  La CCM n’est pas un « point noir » de la « route » longue et pénible de l’enseignement primaire.Cest une situation impérative qui s’impose comme une nécessité absolue qui a ses avantages et ses inconvénients comme toute forme d’enseignement.
  Il est temps donc pour les enseignants des CCM de revoir leurs points de vue et leurs   acquis professionnels et de mettre en valeur leur propre expérience et leur savoir faire pour contribuer efficacement à la bonne gestion de leur classe. Il n’est plus acceptable de ne  voir que  la moitié vide du verre, mais le bon sens et l’amour du pays nous oblige à en voir aussi  la moitié pleine.
 Le travail dans les CCM est un goût, un plaisir qui ne s’offre qu’aux maîtres chevronnés, consciencieux , qui aiment leur métier et adorent les principes de l’autonomie , le travail en groupes, la meilleure gestion du temps et de l’espace .Bref, une classe multigrade est un trésor inépuisable de découvertes au fil des jours , un art que le maître doit perfectionner à chaque moment , à chaque séance, à chaque séquence.Ainsi , il se fait ouvrir des horizons dans le domaine de la conduite de groupes hétérogènes  et dans le domaine de la psychopédagogie pratique que la classe unique ne lui procure peut être pas.
  J’espère que le développement de ce sujet de grande importance apportera au moins une nouvelle réflexion et pourrait changer par la suite l’attitude des enseignants envers les classes à cours multiples dans notre système éducatif.

Aperçu historique.
1.1  . L’école coranique, premier lieu des ccm.
 
Les classes à cours multiples ont toujours existé dans notre système éducatif, qu’il soit archaïque ou moderne. Depuis la nuit des temps, et avec l’arrivée des premiers arabes conquérants dans ce qu’on appelle maintenant géographiquement al maghrib al arabi. Les compagnons de notre prophète sidna Mohammed(Que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui) ont eu l’idée de propager , parmi les tribus marocaines islamisées, les principes de la religion musulmane , objectif principal de ces conquêtes.Etendre  la religion musulmane,c’est tout d’abord créer les premières mosquées comme lieux de prières et, plus important encore ,comme espace vital  d’apprentissage de deux choses essentielles : Le Coran et la calligraphie arabe.Un lettré ou un fkih ou tout simplement un croyant savant réciter les 114 sourates du coran par cœur  était placé à la tête de la mosquée.Il doit accomplir deux missions essentielles :guider les cinq prières du jour et enseigner le coran et la charia(loi islamique) à la communauté musulmane.Et c’est à partir de ce moment que la classe à niveaux multiples voit le jour et sera partie intégrante de notre système éducatif jusqu’à nos jours.La mosquée jouait un double rôle : salle de classe et en même temps lieu de culte permanent.Le fkih gérait harmonieusement ces deux taches et ne se plaint de rien.Cette magnifique  salle de classe groupait des apprenants de tous âges et de toutes souches sociales, mais de niveaux d’apprentissage tout à fait  différents.On y trouve donc le bambin de 5 /7ans, l’enfant de 10/14 , l’adolescent de 15/17 , le jeune homme de 20/25 ,  l’homme mûre qui dépasse la quarantaine, et bien d’autres catégories d’âge plus ou moins élevées.
Quant aux niveaux d’apprentissage, pour ne pas dire scolaire (absence de cours spécifiques), ils était d’une hétérogénéité tout à fait remarquable : des enfants de bas âge qui commencent à peine à tracer  leurs premières calligraphies sous le contrôle étroit du fkih (tahnach) et à psalmodier leurs premiers versets de coran. Les plus avancés qui maîtrisent plus ou moins l’écriture, la lecture de leur « louha » et récitent  par cœur quelques  sourates du coran. Les chevronnés qui maîtrisent parfaitement écriture, lecture, coran  et sciences de la Charia.
 Comment agit donc notre « pauvre »fkih ? Quelles méthodes « pédagogiques »utilise t il pour enseigner à cet amalgame, à ce mélange d’apprenants  son ou ses « programmes scolaires » ?
 
 Il est de notoriété que le fkih , qui est en même temps imam de la communauté, commence sa journée très tôt.Avec les premières lueurs de l’aurore il est déjà prêt à mener la première prière de la journée :Al fajr.Immédiatement après,  il s’occupe des grands de l’école qui assistent obligatoirement à la prière.Il écoute les récitations par cœur et corrige les erreurs de prononciation.Aucune faute ne lui échappe.Il exhorte les bons éléments, réprimande,reproche, blâme  ceux qui apprennent mal ou pas du tout ,  mais il  leur donne une chance pour  réviser leurs acquis  et n’autorise leur avancement dans l’apprentissage que si l’assimilation des acquis précédents  est parfaite.ces « retardataires » ne méritent pas une nouvelle leçon et sont obligés , quelquefois durant toute la journée, d’apprendre et d’apprendre sans répit jusqu’à l’assimilation complète du hizb et de toutes ses huit parties   tout en les reliant entre elles.
Avant l’apparition des premiers rayons de soleil à l’horizon les,  grands apprenants sont autorisés à rejoindre leur domicile familial pour aller vite en besogne et participer ainsi à l’économie de la famille. Notre fkih a accompli avec succès sa première tache du jour et mérite un ftorcopieux servi la plupart du temps par les habitants.Vers dix heures les petits enfants arrivent à la mosquée et sont reçus par le fkih .Il s’arrange pour trouver de la place à tout le monde mais pas n’importe où : les tout petits juste autour de lui pour veiller personnellement à leur apprentissage surtout de l’écriture, les plus grands derrière et à une distance lui  permettant de contrôler toutes les activités.Limam/enseignant peut bénéficier de l’aide précieuse  de ses élèves plus expérimentés  dans les apprentissages de ce groupe encore dans ses débuts . Ces enfants sont relâchés juste avant la prière du midi(al dohr) et notre héros a cette fois droit à une sieste, surtout pendant une période de grande chaleur, qu’il peut savourer avant la prière d’(al asar).La dernière tâche éducative commence pour lui immédiatement après cette prière très importante dans le culte d’assalat et que les grands apprenants doivent y être présents quotidiennement sur consigne indiscutable du « maître » .Cette prière terminée, le fkih s’occupe à nouveau des grands de l’école coranique en deux séances qui durent jusqu’à l’approche de le prière d’al maghrib :
-         Une séance sera consacrée au coran, matière principale, avec objectif de revoir l’acquis du matin et de le réciter devant le fkih qui formulera son avis immédiatement.
-         L’autre séance sera consacrée aux sciences de la charia et cette fois tout le monde  peut assister à cette séance plénière, surtout les chefs de familles et les grands, pour apprendre l’ensemble des rites de la religion musulmane (prières,zakat,  jeun, pèlerinage,fêtes religieuses, règles islamiques , comportements…) .
          La prière d’al maghrib, qui coïncide toujours avec le coucher du soleil et 
 le commencement de la tombée de la nuit, met fin à toute activité d’enseignement et il ne reste pour le fkih/éducateur que l’accomplissement de la dernière prière d’al ichaa, avec quelques fidèles qui osent s’aventurer la nuit.         Voilà donc, à peu près, les phases principales des apprentissages dans les premières ccm qu’a connu notre pays depuis la nuit des temps.Que peut on déduire de ce long aperçu ?  
1-     bonne gestion de l’espace.
2-     Harmonieuse gestion du temps.
3-     Répartition impeccable des apprenants.
4-     L’enseignement est dispensé à toutes les souches de la société.
5-     Répartition équitable entre l’apprentissage et l’activité socio-économique familiale.
6-     Activités « parascolaires »concentrées sur l’apprentissage d’un métier artisanal.
7-     Application rigoureuse des consignes et leur traduction en comportement dans les normes.
8-      Entraide remarquable entre  l’enseignant et la population.
9-      Le rang social de l’enseignant et son rôle dans les affaires quotidiennes de la communauté.
10- Prise en charge   matérielle  de l’école coranique qui fait partie intégrante de la mosquée par la population locale…
11- Entraide et collaboration élèves/élèves.
12- La correction immédiate des erreurs de prononciation. 


1.2  . Les classes combinées au temps du protectorat:

Dès  la restauration du protectorat, l’une des taches primordiales qui préoccupait l’autorité coloniale était la reforme du système éducatif archaïque que connaît le Maroc depuis des siècles. Le mot « archaïque »est de pure interprétation  française comparée à leur système dit « moderne », sinon notre système nous convenait très bien et  était pour nous, marocains, d’une efficacité sans reproches durant des millénaires.
Le maréchal Lyautey, après avoir soumis les corps et occupa militairement le pays, songea à soumettre aussi  les esprits pour assurer, disait-il, la continuité de l’occupation et de la présence françaises au Maroc.Pour  cela il lui faut un système d’enseignement qui contrariera efficacement  le système existant et ne profitera que pour la France qui s’acharne pour  propager  ses  valeurs et sa  civilisation dans un pays déjà millénaire et possédant toutes les bases et structures d’un état indépendant.Le maréchal Lyautey savait parfaitement que l’éducation est le chemin précieux du changement .
C’est ainsi donc que furent créées les premières écoles appelées « écoles franco musulmanes »destinées essentiellement aux  enfants marocains dans les milieux urbain et rural. C’était des écoles presque à classe unique regroupant tous les élèves de différents âges et niveaux. La France avait intérêt à inscrire tous les élèves sans tenir compte des différences d’âges  qui atteignaient  dans la plupart du temps  un écart de 9échelles(6-15ans) , ce qui provoque un taux de dispersion de plus de 10%   .Son but était de vider toutes les écoles traditionnelles, fiefs de la  rébellion et de la résistance à l’occupant,  ou leur imposer une réforme ajustée à leurs convoitises de possession et d’oppression des peuples.Et malgré tous les avantages dont bénéficiaient les écoles dites « françaises »,  les écoles coraniques surtout du sud marocain(région du souss)  et les universités islamiques d’Al Karaouiyine à Fès  et d’Ibn Youssouf à Marrakech  continuèrent leur mission éducatrice et réussissent à former les premiers hommes politiques marocains et vétérans de l’indépendance.
 Comment fonctionne donc une classe combinée (appellation donnée par la direction de l’instruction publique) que nous allons retenir dans cet article notamment, et comment est-elle dirigée par l’instituteur en place ?
  Il est propice  et opportun de signaler que la majorité écrasante des classes combinées se trouvaient dans le milieu rural.Au début C’était donc nos frères instituteurs algériens,  en majorité françisants,  qui s’occupaient habituellement de ces classes du milieu urbain ou semi urbain.les instituteurs marocains recrutés à l’aveuglette, sans diplôme universitaire (excepté le certificat de fin d’études primaires et encore…), sans formation, et la plupart étaient des fkihs.L’administration les désignait pour enseigner la langue arabe , le coran et l’éducation islamique. Tous ces instituteurs,  qu’ils soient marocains, algériens ou rarement français, étaient dépourvus de toute aide pédagogique ou stage spécial pour travailler dans ces classes.Après leur affectation dans des écoles situées dans des douars  les  plus reculés du milieu rural, ils doivent d’abord contacter le directeur du secteur scolaire (en général un français ou un algérien) pour des formalités administratives et pour  recevoir les premières instructions concernant la fonction.
Le directeur de l’école ou du secteur scolaire(groupement de 8 à 10 écoles éparpillées dans des agglomération et douars) invite immédiatement l’instituteur nouvellement recruté à passer une semaine de stage à l’école centrale(où se trouve le bureau du directeur) comme phase d’initiation obligatoire avant de regagner  sa classe.Un collègue un peu plus initié est désigné par le directeur pour lui apprendre les  rudiments pratiques du metier.Le directeur supervise ce « stage »et incite notre nouveau instituteur à être consciencieux et à donner le meilleur de lui même.Après quoi notre instituteur est confié par les soins du directeur , le jour même du souk hebdomadaire, à des habitants du douar ou de l’agglomération qui abrite l’école. Tout au long du trajet qui peut durer des heures, notre instituteur, à dos de mulet ou d’âne, peu importe, songe déjà  à son avenir et surtout à son travail ! Il essaye de se rappeler les moments forts de son prétendu stage, genre cocotte- minute, se concentre pour remémorer un détail qui lui paraissait important.Il s’aperçoit qu’il n’a presque rien retenu  et cesse d’y penser quand une parole lui parvient comme de loin lui disant :
-         Si lmo3alim, nous sommes arrivés !
Comme si quelqu’un vient de le réveiller d’un long cauchemar, notre instituteur n’a même pas eu le temps de contempler la géographie locale où il va peut être passer de longues années avant d’avoir une mutation méritée.
 Tôt le matin il est déjà devant la porte de sa classe unique.Quelques bambins et même de grands gaillards sont déjà là pour juger son comportement, son attitude, ses réactions afin d’en tirer les conclusions nécessaires !
 Il est seul dans sa classe et devant une quarantaine d’élèves qui le regardent en silence mais d’un œil méfiant.Sa première réaction fut d’inscrire ses élèves sur les tableaux de scolarité que lui a remis le directeur avec d’autres imprimés qu’il devrait utiliser pour gérer sa classe (3 emplois du temps, 3registres d’absence, un modèle de cahier journal...) il est  chargé à présent d’enseigner dans une classe combinée à trois niveaux (CP, CE1 et CE2) bilingue.C’est à dire qu’il doit enseigner l’arabe et le français !
Sa première journée de classe fut un patati patata.Le lendemain tous les élèves prennent places sur trois rangées de pupitres : la première rangée à gauche pour les CP.La deuxième au milieu pour lesCE1. La troisième à droite pour les CE2.Il doit appliquer à la lettre les horaires de 6 emplois du temps ( 3pour l’arabe et 3 pour le français) qui sont destinés d’origine pour 6classes normales.Deux séances de 2h30 sont réservées pour la classe combinée à trois niveaux.Son horaire à lui prévoit une séance de français pour les trois cours de 7h00 à 9h30 sans récréation et cède immédiatement le local à son collègue qui s’occupe d’une classe combinée à deux cours(CM1 et CM2) et revient à midi exactement pour sa deuxième séance consacrée cette fois à l’arabe et qui doit durer jusqu’à 14h30, heure à laquelle son collègue revient pour faire sa deuxième séance qui dure jusqu’à 17h exactement.Si on fait des calculs savants on constate ceci :
_ Un seul local (Vulgairement appelé classe !) abrite 5 niveaux.Du CP au CM2.
_ Deux instituteurs suffisent pour gérer ces cinq niveaux qui comptent à eux tous plus de 100 élèves quelquefois.
_ 10 heures suffisent pour toutes les matières à enseigner dans les cinq classes à raison de 2h30 pour chaque séance, et ce de 7h du matin à 17h du soir.C’était le système appelé « système de roulement »
_ Si on répartit le nombre total d’heures de travail des deux instituteurs (10 heures) par les cours existant réellement, on s’apercevra que la moyenne horaire journalière  pour chaque cours ne dépasse pas 1h40 pour le premier et 2h30 pour le second.
_ La couverture horaire hebdomadaire est de 25 heures.
_ La part journalière pour chaque élève ne dépasse pas 2,5mn pour le premier et 3,5mn pour l’autre instituteur de  la classe combinée à deux niveaux.
_ L’horaire réparti pour chaque matière enseignée (lecture, calcul, écriture, grammaire, orthographe…) ne dépasse en aucun cas les 30 minutes.Je dis en aucun cas parce qu’il ya des séances de 15 ou 20 minutes.                     

Comment donc notre instituteur, avec le si peu d’horaire dont il dispose, peut-il dispenser un enseignement profitable pour tous ? Nous allons essayer de décrire ou plutôt « copier, coller » une séance  de français dans une classe  combinée à « tri cours », à savoir un CP, un ce1 et un CE2 (1ère année primaire, 2ème année et  3ème année)

Il est évident que l’instituteur dispose de trois programmes scolaires tout à fait différents  recouvrant les trois niveaux qu’il a la responsabilité pédagogique de superviser .Ces programmes prévoient des matières écrites et des matières orales et c’est à partir de cette base de données que l’instituteur va agir. Il a auparavant divisé ses 35 élèves de cette classe combinée en trois rangées, une pour le CP (12élèves) au milieu de la salle et juste en face du tableau noir pour s’assurer la bonne vision. Une pour le ce1 (13 élèves) coté bureau du maître et très proche de la rangée du CP pour assurer la liaison entre les deux cours qui appartiennent généralement au même cycle d’apprentissage. Une pour leCE3 côté porte d’entrée. Nous savons que la séance doit durer 2h30 sans récréation, juste 5mn pour les interclasses.Les 15 matières mentionnées sur les trois emplois du temps qu’il détient et préalablement authentifiés par le directeur d’école et l’inspecteur de la circonscription, n’ont de commun que deux ou trois matières.le reste est un amalgame qui oscille entre l’écrit, l’oral et le parascolaire.

Dés les premières minutes de la séance il ordonne aux élèves du ce2 de revoir la séance précédente de calcul et de procéder à quelques exercices habituels sur les cahiers de « brouillon ».Dès qu’il s’assure de la bonne marche de la consigne, il se retourne au ce1 pour mener la leçon de lecture tout en ordonnant aux élèves du CP de prendre leurs ardoises pour imiter ou écrire la lettre d’alphabet vue il y a deux jours.Il revient aux élèves du CE1 avec une lecture magistrale , à basse voix, tout en expliquant quelques mots difficiles et en essayant de les employer dans des phrases correctes.Il suit de près  quelques lectures individuelles sans tolérer aucune faute de prononciation.Il confie à un élève initié la tache de surveiller les lectures et s’assurer que tout le monde a lu le paragraphe choisi. Après quoi il va corriger avec les élèves duCE3 les exercices de calcul et entame la leçon du jour avec ses étapes habituelles.trente minutes ou plus  se sont déjà écoulés et la couverture horaire n’a pas dépassé 10 mn pour chaque cours y compris le CP auquel le maître doit accorder plus d’importance.Et c’est justement ce que va faire le maître en essayant cette fois de mener parallèlement et la lecture et l’écriture dans le CP pour qu’ils profitent au maximum de ces 10 ou 12 mn.La lecture, comme matière orale et symbole de passage de l’écrit au parler ,  joue un rôle important dans l’intermittence entre les matières orales et écrites.C’est en sorte une alternance entre l’oral et l’écrit que le maître exploite pour présenter les leçons programmés ou du moins les plus importantes , à savoir la lecture, l’écriture et le calcul.Il n’est pas un maître, au temps du protectorat qui n’opte pas pour ces trois  matières d’importance primordiale.C’est l’une des finalités de l’enseignement primaire :lire, écrire et compter.

 La deuxième phase de l’opération admet que l’instituteur renverse un peu l’ordre des choses. Il va procéder de la même manière mais cette fois avec la lecture pour le CE3 le calcul pour le ce1 et le CP. C’est dire deux séances écrites (calcul) et une séance orale (lecture).Il va cette fois donner plus d’importance aux nouvelles séances de calcul surtout dans le CP avec lequel il passera plus de temps au détriment du CE1.C’est une nouvelle leçon et la pratique quotidienne exige du maître qu’il présenta cette séance comme si c’est une classe à cours unique.Il présente donc sa leçon suivant les étapes habituelles(calcul mental, calcul rapide, exemple de soutien, exercices immédiats) et il termine sa leçon en ordonnant aux élèves d’effectuer les exercices préalablement inscrits au dos du petit tableau noir. Il est temps de revenir au CE1 pour faire à peu près la même chose, sauf que  cette fois il essaye d’aller un peu plus  vite pour gagner  quelques minutes à consommer avec les élèves du CE3 (en lecture) dans la compréhension du texte, une ou deux questions sur la grammaire, la conjugaison et le vocabulaire. Il écoute quelques lectures individuelles et insiste sur une excellente prononciation et incite les élèves à préparer, pour le lendemain, tel ou tel paragraphe et d’essayer de répondre aux multiples questions d’ordre linguistique en général, comme devoir à faire à la maison à partir des livres de lecture.

En jetant un coup d’œil hâtif à sa montre, l’instituteur s’aperçoit qu’il a déjà « mangé »plus de la moitié de la couverture horaire. Il ne lui reste qu’une heure de travail avant de quitter l’école, alors que l’emploi du temps officiel prévoit encore presque 5 séances (écriture, dictée, langage, expression écrite, dessin).Parmi ces cinq séances prévues, le maître optera pour les plus importantes, à savoir : l’écriture, le langage et l’expression écrite. L’écriture pour le CP, le langage pour le CE2 et l’expression écrite pour le CE3.

Il est évident que l’instituteur a fait le meilleur choix. Ce sont là des matières « de premier choix » surtout au niveau de l’oral, de l’écrit et de l’expression écrite .Cette dernière symbolise « ROME »où tous les  chemins de l’apprentissage et des connaissances devraient y conduire.

Déjà, dans son esprit, l’instituteur a fait un partage  spontané mais inégal  de l’horaire restant : 30 minutes pour l’expression écrite au ce3, 15 minutes pour l’écriture au CP et 15 autres minutes pour le langage au CE1.Il va commencer par inciter brièvement les élèves du CE3 à voir et revoir le sujet ou les exercices de construction de phrases. Il passe immédiatement au CP pour mener la leçon d’écriture. Il fait observer la nouvelle lettre sur les cahiers dits de classe, sur le tableau où il a auparavant tracé une réglure Sieyès semblable à la réglure des cahiers et avec une craie jaune ou rouge il trace la lettre sous les regards des élèves qui essayent de l’imiter tantôt sur leurs ardoises, tantôt en suivant le doigt du maître en faisant des traçants  dans l’air. Il ordonne aux élèves d’ouvrir leurs cahiers où les modèles ont été tracés la veille en encre rouge et d’écrire la lettre une seule fois. Il passe voir le tracé, corrige les erreurs, et quand il est sûr que tous les élèves ont réussi la première imitation, il les incite à terminer l’exercice d’écriture tout doucement. La séance de langage pour le CE1 est d’une importance primordiale. Il  s’agit en réalité d’une conversation orale autour d’un  thème choisi qui doit s’inspirer du thème général hebdomadaire (par ex. l’automne, les  jeux, au marché etc.…).Cette séance reste la meilleure occasion pour parler la langue, se mettre dans son bain sonore et tenter de la de la maîtriser. Le maître essaye, par tous les moyens, de rapprocher le thème, créer les idées, inciter à la participation en observant  des images, des tableaux de langage relatant le thème général. Inutile de répéter que le maître est là pour corriger, encourager, expliquer, faire de son mieux pour faire passer le message. La séance se termine par une initiation  des élèves, tout seuls, à créer d’autres phrases à partir d’une image, d’une explication ou d’une simple observation.

Il ne reste à notre instituteur que 25 minutes pour faire sa leçon d’expression écrite et  il le fait  tranquillement  surtout qu’il s’est assuré du bon travail  des deux autres groupes.

Cette séance d’expression écrite est, disons, la bête noire des instituteurs de l’époque. La presque totalité des élèves  n’était pas initiée à ce genre d’apprentissage, surtout dans le milieu rural où la langue maternelle (arabe ou même amazigh) est dominante. Les élèves n’ont pas l’habitude de parler français hors de l’école. Le bagage linguistique leur manque énormément. Et malgré ces inconvénients, le maître , autour d’un sujet déjà présenté et discuté toute la semaine en langage, en lecture, en récitation , en chant et en  d’autres séances encore , se met à la disposition des élèves pour leur ouvrir tous les chemins qui peuvent les aider à s’initier petit à petit à exprimer leurs sentiments, à mettre en épreuve leur observation, leurs idées, leur savoir faire .Il utilise un matériel didactique de bord (pas facile à trouver) pour favoriser un peu  l’environnement d’apprentissage et réussir les premiers écrits de ses élèves .L’importance de cette matière oblige le maître à user de tout son savoir-faire .Il mobilise donc tout son potentiel psychopédagogique pratique pour réussir .Il sait que s’exprimer par écrit dote les élèves d’une confiance totale en soi  et prouve l’efficacité de l’action  du maître.

Le temps passe vite et notre instituteur ne cesse de promulguer ses précieux conseils aux élèves tout en les exhortant à faire vite et bien.

La séance du matin est terminée et le maître n’a que  le temps de dire aux enfants de ramasser les cahiers de classe, leurs affaires et ne pas oublier de mettre les bouts de papier qui traînent entre les rangs dans la poubelle de l’école. (Remarquez ce geste de l’instituteur/éducateur).

Voici donc une description authentique des séances d’apprentissage dans une classe à cours combinés comme je l’ai vécue moi-même quand j’étais élève à l’école franco musulmane au temps du protectorat. Je me suis arraché les tempes pour mettre en valeur tous  mes souvenirs de l’école que je me rappelle encore d’une manière efficace. Il est fort possible que j’aurai oublié des détails plus ou moins intéressants, mais je crois que l’essentiel était dit. Je ne me suis pas référé à mes seuls souvenirs, mais j’ai eu la chance d’avoir un frère instituteur, plus âgé que moi et que j’ai eu l’occasion d’observer en classe. Ce frère qui a fait presque toutes  ses études au temps du protectorat /début indépendance a su m’inculquer les premières notions du métier d’instituteur que je suis devenu en 1968.Je n’oublierai jamais ce « maître à penser » qui a enseigné au primaire presque 43 années scolaires sans se plaindre, sans rechigner, sans   s’absenter  plus de dix jours et pour des raisons de santé. Un amour du métier hors limites qui n’a été récompensé que par les milliers de cadres marocains qu’il a su mettre sur la bonne voie de la réussite.

Revenons à nos moutons, comme on a l’habitude de dire, et essayons de dégager les principaux caractéristiques de la classe combinée au temps du protectorat :

1-      La préparation matérielle de la classe était un travail « sacré » et l’instituteur n’y renonce sous aucun prétexte même s’il doit préparer autant de fiches que de cours !

2-      Le principe d’ « alternance » entre les matières orales et écrites est appliqué rigoureusement dans une classe combinée.

3-      Le principe d’ « indépendance » des cours, des programmes et de l’emploi du temps est acquis.

4-      Le principe de « matières fondamentales et matières secondaires »est largement observé malgré la rigidité de l’emploi du temps et des instructions officielles.

5-      L’utilisation pratique « recto/verso » du tableau noir pour des fins didactiques est d’une efficacité  remarquable surtout pour gagner du temps. 

6-      La rangée d’élèves dans la salle de classe est  « l’unité » de nomination des cours (rangée des CP, rangée desCE1…)

7-      L’observation de l’horaire imparti à chaque discipline est approximative. cet horaire n’a jamais été respecté en raison des circonstances un peu spéciales.

8-      Le manque de support visuel dans la plus part des séances obligeait le maître à gribouiller quelques dessins à la hâte.

9-      « Les grands » aident les « petits » surtout dans les matières de premier choix : la lecture et l’écriture.

10-  Un des atouts de la classe combinée c’est que tous les élèves bénéficient des séances d’apprentissage sans distinction de cours. Les grands ont l’occasion de faire des révisions avec les petits et les petits apprennent avec les grands les connaissances des années à venir.

11-  Le maître d’une classe combinée travaille sans répit : il ne peut partager équitablement la couverture horaire, c’est pourquoi il défie l’horaire officiel et opte pour les résultats immédiats.

12-  La correction quotidienne des produits des apprenants renseigne le maître sur la valeur de son action pédagogique et lui permet de réguler son travail et ses objectifs.

13-  La classe combinée au temps du protectorat n’a jamais tenu compte du cycle d’apprentissage (on trouve un CP avec un ce3, ou un ce1 avec un cm1…)

14-  Enfin, le niveau général d’une classe combinée était appréciable et dépasse de loin,  dans certains cas,  le niveau des classes à cours unique.

Voilà donc à peu près un aperçu historique des classes combinées au temps du protectorat et qui ne sont en réalité que les ancêtres des classes à cours multiples après l’indépendance. Comment donc fonctionnent ces classes et quel rôle ont-elles joué pour encourager la scolarisation des enfants  des deux sexes après le départ des colonisateurs français ?

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Commentaires (1)

1. rherrousse 11/06/2010

bonsoir cher mustapha,
je suis toujours en france.Je n'ai pas pus me connexionner pour des raisons inconnues.je te demande , si c'est possible, de changer le grand titre de cet article par:

Les CCM, un atelier pédagogique spécialisé.
je te remercie pour ceci et j'essayerai de t'envoyer les articles de suite si je trouve l'occasion.

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